Comment sonnaient les bohaussacs ?

Extrait de BOHA!14, été 2007, par Jacques Baudoin

et s’il y avait un son perdu… ?

Ou les suites inattendues du Colloque de l’Abbaye d’Arthous.

Ami lecteur, j’espère que tu fais partie, toi aussi, de ceux qui ont eu la chance de participer au Colloque sur la cornemuse landaise organisé par le Conseil Général des Landes les 20 & 21 mai 2006 à l’Abbaye d’Arthous. J’y étais invité pour parler de l’organologie des Bohas anciennes, l’occasion pour moi de revoir des cornemuses sur lesquelles j’avais déjà travaillé, mais surtout d’en connaître de nouvelles ! C’est ainsi que j’ai eu la chance de faire la connaissance de Gilbert Dardey, invité au Colloque pour faire un exposé sur l’iconographie des cornemuses dans les Landes, mais surtout récent découvreur d’une boha ancienne. J’ai donc été chez lui un après-midi du printemps 2006 pour voir l’instrument et prendre les photos indispensables à mes recherches. Vers 11 heures du soir, après que nous ayons largement pris le temps de sympathiser, il m’a demandé s’il était possible d’entendre sonner cet instrument…

Bohaussac "Dardey" original
Bohaussac "Dardey" original

 

Etait-ce bien raisonnable ? Autant demander à un fêtard s’il a soif ! Moins d’une demi-heure après, les anches étaient en place, la souche de son pihet adaptée à ma poche de boha et sa cornemuse sonnait… Grand moment d’émotion pour tous, aucun d’entre nous n’ayant jamais entendu le son d’une ancienne cornemuse des landes de Gascogne. Par contre, après avoir essayé plusieurs réglages, cette boha, qui sonnait raisonnablement juste, persistait à garder un petit côté « exotique ». C’est l’un de ces premiers essais sonores que j’ai donné à l’association des Bohaires de Gasconha et qui, par les vertus d’un banal classement alphabétique, ouvre "le disque des 10 ans"

Soyez indulgents, car, au-delà de ses nombreuses imperfections (manque de réglages, manque de technique…), cette courte improvisation a une valeur de témoignage ; une modeste, mais indispensable première étape. Gilbert Dardey ayant eu l’extrême amabilité de me prêter l’instrument une semaine avant le Colloque, j’ai dû me rendre à l’évidence : l’organologie des anciennes bohas produisait apparemment une gamme notablement différente de celle qui nous est aujourd’hui coutumière avec celles issues de la période «folk». Cet apport fût l’une de mes contributions au Colloque.

 

Vous connaissez tous l’extrême fragilité des vieux instruments et je ne vous apprendrai pas que, sur un bois sec, fragilisé par l’âge et l’usage, les vibrations sonores peuvent produire des effets désastreux. Utiliser la boha de Gilbert Dardey pour quelques tests, soit, mais il aurait été déraisonnable et dangereux de poursuivre des recherches intensives en faisant sonner cette cornemuse ancienne. Heureusement mes premiers essais avaient vivement intéressé de nombreux musiciens et des luthiers comme Jean Pascal Leriche et Bernard Desblanc, mais également Maïlis Bonnecase, Directrice du Conservatoire Occitan, qui a souhaité associer le Conservatoire à cette recherche. Souhait largement légitimé par le rôle historique joué par cet organisme dans le renouveau et le succès que connaît la boha aujourd’hui. C’est ainsi qu’au mois de septembre 2006 Gilbert Dardey a prêt sa cornemuse au Conservatoire Occitan afin d’en déterminer toutes les caractéristiques et fabriquer de parfaits fac-similés.

Début 2007, trois pihets étaient tournés et anchés, l’un par Jean Pascal Leriche et les deux autres par Bernard Desblanc, le Conservatoire m’en confiant un à des fins de recherche.

Copie bohaussac "Dardey" par Jean-Pascal Leriche
Copie bohaussac "Dardey" par Jean-Pascal Leriche


Copie bohaussac "Dardey" par Bernard Desblancs
Copie bohaussac "Dardey" par Bernard Desblancs

Mais il n’est jamais facile d’avancer dans une voie où interviennent de nombreux paramètres tant physiques qu’humains. D’autant que nous avons dû commencer par mettre de côté plus de trente ans de certitudes… !

Voici donc quelques résultats sur lesquels nos essais respectifs aboutissent aujourd’hui à un consensus :

- Les fac-similés sonnent très exactement comme l’original.
- Cet instrument a un son particulièrement clair et puissant.

- Un timbre très agréable est obtenu avec les anches roseau / roseau. Les anches à lamelle roseau rapportée sur tube plastique rendent le son plus agressif.

- Le meilleur son (qualité, puissance, justesse…) est obtenu avec un accordage proche du si, de préférence un peu bas.

- Pour cette configuration et sans aucun ajout de cire dans les trous de jeu, la gamme obtenue comprend 8 notes, dont la tonique haute, particulièrement nette et facile à obtenir.
- Cette gamme n’est pas tempérée et toutes nos gammes sont semblables.

Notre enthousiasme s’en trouve renforcé, les tests continuent et d’autres résultats sont en cours d’évaluation. Pour conclure, je tiens à remercier Gilbert Dardey. C’est grâce à sa curiosité que mes recherches sur l’organologie se sont transformées en un passionnant travail collectif sur le son des bohas anciennes. C’est aussi grâce à sa confiante générosité que les fac-similés ont pu être tournés dans les meilleures conditions.

 

Jacques Baudoin, juin 2007.

Lire aussi :  " A la recherche du ton perdu", Jacques Baudoin Pastel n° 60, hiver 2007/08.

Autres tentatives plus récentes sur des fac-similés "Dardey"