Jouer de la Boha

Plurielle

Les premières bohas revivalistes furent adaptées des bohaussacs afin de pouvoir jouer avec d'autres instruments. La convivialité en cadeau de (re)naissance destinait la boha aux plaisirs en réunions. Mais il fallait inventer des techniques, des esthétiques, lui donner une voix.

Une poignée d'artistes défricheurs(2) se consacrèrent à interpréter collectages et compositions, défendant des choix variés. Ces premières approches firent naître tout un éventail de créations, un socle sur lequel les générations suivantes de bohaires allaient pouvoir rebondir et inventer de plus belle. Si la tradition interrompue suscite l'éternel regret d'un héritage perdu, elle impose aussi toutes les audaces. Ainsi s'accrocha la Liberté, deuxième étoile au dessus du berceau de la boha.

2 - Parmi les défricheurs, Alain "Kachtoun" Cadeillan occupe une place particulière, primordiale. Après avoir étudié les bohaussacs, il en a tiré les premières bohas assez semblables (à partir de 1975). D'adaptation en innovation, il a rapidement (1987) inventé l'instrument qui convenait aux répertoires de ses formations, la "boha" (moderne, actuelle) était née, presque identique à celles que nous jouons en 2016.

Conviviale et Libre

Deux grands (et gros) mots sans doute, mais c'est ainsi : la boha se joue beaucoup en groupes (et aussi en soliste), la boha déclenche beaucoup de débats (et aussi de passions), c'est dans sa nature. La tradition n'a pas imposé de façon de faire, alors nous l'inventons sans cesse, nous ré-interprétons ce qui nous en a été dit, et parfois nous bataillons, toujours avec regret, mais âprement, pour faire valoir nos points de vue. Mais ce qui en ressort, c'est la diversité des mélodies, des styles et des timbres, la chaleur des échanges, l'expression d'une vitalité qui séduit et fascine au delà du cercle des sonneurs.

Concrètement, le soliste aura toujours le droit (et s'en fera même un devoir) de proposer une approche inédite. Deux bohas sonnant de concert offriront à leurs interprètes les délices de résonances multipliées. Ici, "un plus un" égale beaucoup. Une troupe de sonneurs poussant sa vrombissante clameur restera un appel irrésistible à la noyade sonore. Qu'importe les approximations, ces prestations ont fait leurs preuves, merveilleux attrape-mouches à bohaires.

Qui en joue ?

Chaque individu est unique et ses aspirations personnelles. Toutefois, il est possible d'observer des tendances.

Des isolés

Nombre d'entre nous demeurent des musiciens intimes.

Le miroir du salon pour seul spectateur, et quelques occasions festives entre personnes de bonne compagnie.

La boha est particulière. "Je joue de la clarinette" ne vous qualifie pas comme "je joue de la boha". La Boha connecte à un cortège de traditions, de rusticité, de mystère. Cela se manifeste par son aspect, étrange cornemuse parmi les étranges instruments que sont les cornemuses. Ensuite par son expression, le jeu du bourdon mélo-rythmique est une voix sans pareille. On joue seul, pour "avoir quelque chose à soi" , un jardin dont on est seul à pouvoir déguster les fruits - l'apprentissage est souvent une épreuve pour l'entourage. Enfin, la boha permet de garder des liens à distance avec la Gascogne et entre bohaires isolés. La Gascogne pouvant se reformer le temps d'un rassemblement de musiciens isolés, dans des contrées lointaines.



Les ensembles de bohas

La convivialité est un objectif essentiel de la boha. Fêtes locales et festivals on vu se produire de formidables rassemblements à peine improvisés de sonneurs. Partage de répertoire par courrier, quelques répétitions préalables encadrés par un "maître", réussissent à créer de splendides cortèges vrombissants. Ces occasions ont donné envie de prolonger l'apprentissage en atelier, puis de se produire en groupe. Ainsi apparurent plusieurs formations, comme Boha qui pòt, le Big boha band, l'orchestre de rue du COMDT et bounloures.

Autres formations

La boha se plaît à d'autres réunions, notamment au sein des spectacles médiévaux, spectacle de scène ou de rue.

Sa typicité et son origine en fait parfois l'étendard de l'Occitanie, du rugby ou de la course landaise. Le fâcheux raillera qu'untel joue de la boha comme du drapeau !

Les maîtres

Ils (3) ont collecté la tradition, ré-inventé l'instrument et lui ont donné des expressions personnelles. Leurs prestations en spectacle et enregistrements sont des sources d'inspirations pour la plupart des bohaires. Par eux la boha s'est exprimée en instrument soliste, au sein de formations folk, trad et d'autres expressions artistiques. Certains se sont consacrés à la fabrication, multipliant les instruments et les innovations. D'autres ont enseigné boha et répertoire traditionnel. D'autres se sont appliqués à inscrire la boha et ses actions dans les structures officielles, conservatoires de région, administration du patrimoine, validation de diplômes d'enseignement, imbrication dans les cultures locales. Certains d'entre eux ont fait tout cela en même temps et davantage. L'appellation "maître" leur déplaira sans doute : "nous avons seulement été là en premier, et fait notre possible. Certains 'jeunes' font bien mieux aujourd'hui".

3 - Chacun choisit son maître, pas de "tableau d'honneur" dans ces pages.

Les 'jeunes'

Affreux raccourcis j'en conviens. Cette deuxième génération de bohaires, issue des premiers séduits, qu'ils aient appris en conservatoire, atelier, stage ou en autodidacte, ont élaboré leur propre univers musical à partir du socle des défricheurs, mais aussi d'autres influences artistiques.

Ces musiciens n'ont pas subit les mêmes contingences. Leurs instruments étaient fiables, il pouvaient puiser des trésors d'enseignements dans les sources collectées et s'appuyer sur les quelques organismes mis en place. Certains artistes parmi eux ont créé des expressions encore plus inédites que leurs prédécesseurs, ainsi que des interprétations du répertoire traditionnel dans une approche conservatrice.

Certains s'attachent à donner à la boha une place équivalente à tout autre instrument de musique, détachée de son aura de "fossile vivant". À l'opposé, d'autres cultivent et enrichissent sa rusticité, sonnent de récents fac-similés de bohaussacs, multiplient les alliances entre instruments de toutes origines.

  F.Vigouroux